jeudi 21 décembre 2006


La lucidité conduit-elle nécessairement au pessimisme ?

1. Introduction.

a) Analyse sémantique et problématisation.

Trois termes doivent être examinés dans cette analyse : le terme « lucidité » ; le terme « pessimisme » ; l’adverbe « nécessairement ». Puisque l’on doit parvenir à une problématique, il faut faire converger l’éparpillement sémantique de ces termes vers une signification unifiée.
Tout d’abord, le terme « lucidité » est ambigu, car ce n'est pas un concept philosophique. Au sens usuel, on appelle « lucide » un individu qui ne se fait pas d’illusions, qui examine en évacuant de son jugement toute interférence de l’affectivité, quelles qu'en soient les modalités (désirs, passions, préjugés). La lucidité, en un sens plus critique, est une attitude intellectuelle qui tend vers l’objectivité, c'est-à-dire vers la rectitude du jugement en ce que seule celle-ci peut permettre un dévoilement de la vérité. Un jugement droit ne peut que tenter de se hisser au-delà du particulier, c’est-à-dire de faire abstraction d’une représentation personnelle ou égocentrée du monde, toujours liée à des intérêts privés (je peux préférer une illusion, pourvu qu’elle m’évite la souffrance). Un tel jugement suppose donc un arrachement à notre complexion affective, lieu de la particularité. Si mon jugement dépend, dans son exercice, de mon affectivité, celle-ci risque de devenir la norme du vrai (est vrai ce que je sens être tel) : je ne suis donc pas en mesure d’énoncer le moindre jugement lucide.
La lucidité est donc la raison éclairée (la métaphore de la lumière est riche d’enseignement). Cette clarté est celle d'un esprit qui sait dompter l'obscurantisme d'une pensée assujettie à la fluctuation de l'opinion irréfléchie, d'une pensée qui erre, faute de principes qui la guident, et qui donne son assentiment à tout ce qui la conforte, au gré des conjonctures. La lucidité est donc l'inverse d’une adhésion spontanée : elle est le résultat d’un patient travail de l’intelligence. Elle est critique. On voit donc que la lucidité n’est pas simplement aperception (conscience ou prise de conscience d’une existence), car l’aperception peut-être entachée d’illusion : elle est aperception du vrai dans sa pleine présence. La lucidité saisit par conséquent la vérité de ce sur quoi elle porte, en éludant les mobiles affectifs qui en obstruent la vision claire.

En second lieu, la figure du pessimisme est celle de l’affirmation du plus grand mal. Le pessimiste est celui qui croit que tout va mal, qu'il n'y a pas lieu d'espérer quoi que ce soit, et par conséquent qu'aucun salut n'est possible. Or, une telle thèse repose sur des présupposés : le bien et le mal sont inhérents au monde, et le mal l’emporte sur le bien ; le monde et son devenir (son avenir) sont contaminés par le mal : l’avenir est déjà marqué par le plus grand mal possible, si bien qu’il n’est que la perpétuation du présent. Or, le premier présupposé identifie valeur et être, ce qui est contestable, et le second affirme ce qui ne peut être vérifié. D’autre part, le pessimisme est une attitude déterminée par des sentiments : la tristesse, le désarroi, le désespoir, la nostalgie, le regret, etc. Comme eux, il est variable : le pessimiste n’est pas toujours malheureux, il n’est pas incapable d’éprouver de la joie, mais son jugement est constamment altéré par son « humeur ».

Nous sommes en mesure à présent de préciser les distinctions entre lucidité et pessimisme. La lucidité ne peut en effet s’en tenir raisonnablement qu’au présent et au probable, tandis que le pessimisme contamine l’être par une vision négatrice du monde, et ne conçoit le réel, le probable et le possible que sous l’angle du mal. La lucidité relève donc d’un juste calcul (exercice de la rationalité comme juste considération du monde en sa vérité) et affirme l’innocence du monde (sa neutralité axiologique : le monde n’est ni bien ni mal en soi, les valeurs n’étant que des évaluations) ; le pessimisme introduit la valeur dans l’immanence du devenir : il confond l’être et la valeur, et finit par ne retenir de la valeur que le mal.
De plus, le pessimisme double le monde par un idéal par rapport auquel le monde réel ne peut être que moins satisfaisant, c’est-à-dire que l’on ne peut déclarer le monde comme insatisfaisant et marqué par le mal, que si l’on conçoit un idéal auquel on aspire et auquel le monde ne satisfait pas et ne peut sans doute pas satisfaire. L’idéal se présente comme absolument désirable : le monde dans sa réalité quotidienne ne peut jamais se présenter de manière aussi satisfaisante.
La lucidité, au contraire, n’est telle que parce que le jugement tente de saisir le vrai indépendamment de toute vision idéale du monde : on l’a vu, c’est la vérité du monde qui est dévoilée, autant qu’il est possible de le faire.
Le pessimisme relève donc d’un jugement altéré par l’ordre de l’affectivité. Il confond être et valeur, oblitère le futur et projette un idéal sur le monde ; la lucidité éclaire le monde dans son immanence, renonce à en construire un double idéal, distingue être et valeur en faisant du jugement le véritable producteur de la valeur. Le pessimisme est illusion et méconnaissance ; la lucidité est réalisme.




b) Eléments pour une problématique.

La question initiale présuppose que la lucidité peut conduire au pessimisme, ou qu’il est d’usage de penser qu’elle y conduit. Elle se fait l’écho d’une thèse du sens commun pour qui, en effet, la lucidité fait souffrir, au point qu’il vaut mieux, si l’on cherche le bonheur, renoncer à la lucidité ou à l’être trop, et privilégier les modes de vie qui par l’illusion ou l’insouciance garantissent effectivement une certaine tranquillité. C’est cette thèse qu’il faut comprendre et discuter, afin de répondre à la question.
Or, nous avons montrer quel était le problème de cette affirmation répandue. Si en effet on soutient que la lucidité conduit au pessimisme, y conduit nécessairement ou encore peut y conduire, on rencontre la difficulté suivante, qui peut tenir lieu de problématique : comment ce qui est réalisme, compréhension du monde en sa vérité, pure intellection du vrai, peut-il conduire à un jugement altéré par notre sensibilité souffrante ?
Ce n’est là que l’ébauche du problème à résoudre, car il convient d’expliquer ce qu’est une vision vraie du monde, ce qu’est le réalisme, et surtout en quoi celui-ci ne se produit que par un détachement strict à l’égard de toute projection de notre affectivité (question qui peut conduire à remettre en cause l’idée d’une lucidité totale).

2. Eléments de réponse.

Le pessimisme, avons-nous dit, ne se conçoit que par la croyance en un idéal dont on juge la réalisation inaccessible. Mais il faut préciser, car la lucidité se caractérise par le même jugement : l’idéal n’est pas réalisable. En vérité, ce qui détermine le pessimisme à être ce qu’il est, c’est que tout en sachant que l’idéal est inactualisable, il ne parvient pas à neutraliser la croyance qui accompagne cette déception. Le pessimiste souffre donc de ne pouvoir faire le deuil de la croyance en un ordre meilleur dont il sait par ailleurs qu’il ne peut advenir. Il est donc réaliste sur ce point, et sur ce point seulement. Mais le pessimisme est idéaliste au sens où il ne peut renoncer à la représentation d’un monde meilleur que celui qui est donné. Il n’est donc pas tant illusion que croyance déçue mais non dissipée. D’où vient qu’il ne parvienne pas au travail du deuil ?
Du désir. Le pessimiste, contrairement aux apparences, attend trop : son désir se porte au delà du donné. Il est l’espoir aux abois, le désespoir qui ne parvient jamais à devenir renoncement. Il y a en lui le vœu secret que son désir finisse par se réaliser. Or, nous avons vu que la lucidité est à la fois l’exercice rationnel du jugement et la vision du vrai en sa pleine présence. L’exercice du jugement, pour être la lucidité, doit s’appliquer à l’ordre des désirs, c’est-à-dire à l’ordre de l’affectivité, ce qui revient à dire que la lucidité, comme le pessimisme, aperçoit l’insuffisance du monde par rapport à l’idéal, mais renonce au désir de l’idéal. Les rapports s’inversent alors : n’étant doublé par aucune transcendance par rapport à laquelle il serait moindre, le monde est restauré dans son immanence. Il n’est plus insuffisant, décevant ou mauvais : il est, tel qu’en lui-même, c’est ainsi. Je peux sans doute vouloir le changer : je ne pourrai pour autant jamais le conformer à un idéal (ce serait là le sens même du fanatisme). Tout est là : le réel, le monde, dans leur immanence. Et mon désir doit s’en contenter, et doit renoncer à désirer au delà du possible, c’est-à-dire doit se conformer à ce qui est en notre pouvoir. Ceci exclut la poursuite de l’idéal. Le stoïcisme sur ce point est d'un grand secours, et permet d'articuler une argumentation autour des désirs. Le désir n'est pas univoque. Il y a le désir naturel et le désir de l'impossible, par exemple le désir d'immortalité. Ce dernier constituant son objet hors de nos projets possibles, il est sage d'y renoncer, puisque la paix et la sérénité sont à ce prix, et qu'une vie poursuivant cet idéal s'épuiserait en vain.

Qu'en est-il maintenant du rapport entre la lucidité et le pessimisme ? La première conduit-elle nécessairement au second ? Il convient de faire la part des choses. Si l'exercice de la rationalité peut nous délivrer de l'inaccessible idéal en nous en montrant la vanité, il ne faut pas poser la lucidité comme effectuation pure de la raison. L'homme n'est pas pur esprit, il est également désir, et la raison est davantage un horizon régulateur que ce qui rend possible stricto sensu l'exercice d'une pratique rationnelle effective. Il n’y a donc jamais de lucidité totale.
D’autre part, il est manifeste que le pessimisme, considéré radicalement, relève pour une grande part de l'affectivité, à laquelle la lucidité semblait nous arracher. On peut donc montrer que cet arrachement effectué par une décision rationnelle ou raisonnable, qui est décision de raison, n'aboutit pas de toute nécessité à une négation pure et simple de tout bien, de toute légitimité ou de toute justification possible de ce qui se joue dans le monde. La lucidité ne mène pas nécessairement au pessimisme : à la limite, ce serait par une dégradation du jugement lucide qu'on aboutirait à un rejet affectif et non raisonné de toutes choses. Le rejet du monde nous ferait sortir de la lucidité proprement dite, car la simple opinion irréfléchie se constitue trop souvent comme refus affectif et originaire de ce qui est, si bien que le pessimisme apparaît davantage comme le produit du refus radical que comme l'effet d'une raison autonome qui tient pour impératif le deuil de l'idéal et de l’impossible. On pourrait soutenir qu'une lucidité qui conduirait nécessairement au pessimisme témoignerait non pas de son authenticité et de son bien-fondé, mais de sa dépendance évidente à l'égard de la particularité affective qu'elle prétendait pourtant dépasser. Il y a donc une contradiction à penser que la lucidité mène nécessairement au pessimisme, et même qu’elle a avec lui quelque rapport intime.

La lucidité exige travail de l’intellect et démobilisation du désir. C’est là un idéal de la raison, si tant est que la lucidité est effort vers le vrai au delà de l’affectivité. C’est l’effort du stoïcisme, de l’épicurisme, et de la philosophie en général, qui se caractérise au minimum comme amour vrai du vrai. La lucidité est donc le sens même de l’acte de philosopher, qui est désir de vérité et non possession d’un savoir positif que l’on dispenserait de manière dogmatique.
Reste que la lucidité n’est jamais première : il faut d’abord se perdre dans l’illusion avant de perdre ses illusions. Le pessimisme serait alors le second moment d’un processus de destitution des illusions : d’abord naïve et pleine d’espoirs dont la plupart sont irréalisables, la conscience humaine, par l’expérience pensée de son développement, perd progressivement sa foi en l’impossible, passe par l’épreuve du désespoir et de la négativité. Ce n’est qu’au terme de cette épreuve, par laquelle l’idéal perd de son prestige et le désir lui-même est démasqué, que nous pouvons espérer être lucides. En ce sens, la lucidité apparaît comme l’acceptation joyeuse et raisonnée du possible, c’est-à-dire de ce qui est à notre portée.

3. Ebauche de plan.

Ceci n’est qu’un plan possible. On peut également choisir de procéder à l’analyse sémantique de la question dans un premier développement.

1. La lucidité conduit nécessairement au pessimisme, parce qu’elle fait prendre conscience de la nécessité de renoncer à nos illusions…

Après avoir défini provisoirement les termes, on peut montrer que la lucidité - apercevoir le vrai sans illusion, sans gauchissement de la part notre affectivité - conduit l’homme à une vision désenchantée du monde, sans espoir et sans salut. Doit-on pour autant admettre que la lucidité est le pessimisme lui-même ? Si la lucidité est la vision pleine de la vérité ou de la probable vérité (vérité dans l’avenir), on peut comprendre qu’elle conduise au pessimisme, car la vérité ainsi considérée est fréquemment blessante pour notre sensibilité. Le pessimisme en ce sens est une attitude cohérente, car la vérité destitue nos illusions et toutes les stratégies par lesquelles nous nous rassurons.

2. …mais le pessimisme est une représentation personnelle du monde qui découle d’une affectivité blessée.

Il faut donc que la lucidité soit blessante, car la critique qu’elle implique, en tant qu’elle est destitution de croyances erronées et d’espoirs futiles, fait souffrir. Ce qui nous permet de comprendre que nous accédons par la lucidité à une vision plus juste du monde, quand bien même cette vision perturberait nos désirs et nos espoirs. La lucidité nous montre qu’il faut renoncer à nos illusions, et que le monde est rigoureusement indifférent à nos espoirs, à nos craintes, à nos désespoirs. A défaut de changer le monde par nos désirs, il faut alors tenter de changer de nos désirs ceux qui ne peuvent s’accommoder du monde, ou sont irréalisables. De la sorte, la lucidité n’est pas le pessimisme et ne peut y conduire, mais il est possible que le pessimisme ne soit qu’une étape sur le chemin qui mène à la lucidité. En ce sens, être lucide suppose que soit supportée la vérité du monde, et non seulement aperçue.

3. La lucidité s’acquiert par l’épreuve du pessimisme et de la désillusion : le vrai est ce qui, par delà l’évidence, se donne comme expérience de destitution des préjugés initiaux.

On commence par l’ignorance et l’illusion : la conscience est d’abord naïve. Le pessimisme est un des moyens du vrai et non, comme on peut le croire en première instance, une vision affectée du monde qui aurait en elle-même sa propre fin, qui ne pourrait se dépasser qu’en s’annulant purement et simplement. En ce cas, il est possible de soutenir que l’esprit parvient dialectiquement à une compréhension de la condition humaine, dont le pessimisme n’est qu’un moment nécessaire. Pessimisme et lucidité sont donc deux étapes d’un même chemin vers le vrai, et c’est en se reprenant que l’esprit d’abord désabusé peut parvenir à la sérénité.

On doit donc faire jouer la triade lucidité/pessimisme/réalisme. On peut encore proposer des définitions de la lucidité qui s’accommodent aussi bien d’une thèse selon laquelle elle conduit inévitablement au pessimisme, que d’une antithèse qui la pose comme incompatible avec ce dernier. Par exemple, si la lucidité est la vision du vrai, elle peut conduire au pessimisme, non pas nécessairement mais dans la plupart des cas (thèse du sens commun, au demeurant) ; si elle est vision et acceptation du vrai, elle rétroagit sur notre conduite et neutralise en nous les effets de la vérité : elle devient réalisme et consentement critique à ce qui est.